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Autodafé à Épinay

 

 

 

 

 
 
    Extraits de la Revue Ciné-Journal n°93 & 94, des 4 & 11 juin 1910,
repris dans le Livre  : ''
Du cinématographe au cinéma''  (pages 76 & 77).
 

 L’Autodafé d'Épinay-sur-Seine

Il y a trop de films sur le marché. Voilà le fait. Les éditeurs qui les produisent sont trop nombreux et chacun deux ans produit trop généralement. Mais puisque nul ne peut rien pour l'instant contre la surproduction fatale qui s'impose aux fabricants pris dans les griffes d’une concurrence effrénée, un moyen reste pour empêcher le flot montant des œuvres : c'est la destruction des vieilleries qui, par leur insistance à se placer dans les programmes ferme la porte aux jeunes.

Cette destruction est une épuration. Dans l’encombrement général, elle va donner un peu d’air au marché et déblayer le terrain.

Ai-je besoin d'ajouter que l'Union des Grands Editeurs, en offrant aux flammes les rossignols de la cinématographie, ne prétend pas, par ses seuls moyens, guérir tout le mal. Ce serait folie que de de le croire. L'Union, plus sagement, donne une simple indication au marché. Dans le domaine de ses affaires, elle allège sa location des films qu'elle juge indigne de sa clientèle. Elle eut pu les revendre à l'Hôtel Drouot. Mais elle a préféré donner un bon exemple en les détruisant à jamais, comme font les maraîchers qui arrachent du champ tous les légumes dont la profusion menacé la croissance des autres.

 Elle espère que son geste sera suivi de beaucoup d'imitation. Que si quelques collègues ne se sentaient pas la force d'un tel sacrifice, il lui restera tout au moins dans la bataille pour l'avenir de la cinématographie, l'honneur d'avoir commencé le feu.

L'autodafé d'Épinay est une date.

 

Avis – «Rappelons que les personnes désireuses d'assister à cette destruction des vieux films trouveront des cartes au bureau de l'Union des Grands Editeurs, 17, rue du Faubourg Montmartre, départ des trains pour Epinay-Villetaneuse à deux heures, Gare du Nord, le 9 juin courant. Une voiture attendra les invités à la gare d'Épinay et les conduira aux usines de l’ECLAIR où aura lieu l’autodafé.

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 L'incendie d'Épinay

Donc, répondant à l'invitation gracieuse de l'Union des Grands Editeurs de films, divers représentants autorisés de l'industrie, du commerce et de la presse cinématographique, parisiens et provinciaux, s'étaient rendu jeudi dernier aux usines de l'Eclair à Épinay-sur-Seine où l'on devait procéder à l'incendie volontaire d'un lot de vieux films. Si jamais septique y vint pour voir de ses yeux ce qu'on appelle voir brûler les films, il le vit… et comment ? Jamais flambé ne fut plus brillante.

Après avoir parcouru les allées ombrageuses du parc dont Lacepède planta les plus rares espèces, côtoyer le lac et sondé les recoins mystérieux (qui furent le théâtre de tant de scènes fameuses au cinématographe), nous sommes arrivés au lieu de l'exécution. Décor charmant. Une vaste pelouse entourée d'arbre, le château à deux pas.

Je jure que cela fut plus gai qu'en place de grève ou de la Roquette.

On apporta les condamnés qu'on avait extraits de leur …boîte quelques instants avant et leur théorie se développa sur des milliers de mètres, à travers les herbes folles, entre quelques plaques de tôles nécessaires. Nous vîmes passé - et non sans quelque tristesse - de vaillants sujets qui avaient certes gagné leur vie, mais dont la mort fera mieux gagner la vie des autres. Ambrosio, Eclair, Itala, Lux, Raleigh et Robert et Vitagraph passèrent à tour de rôle. On débrouilla leur art épars confusément et le directeur de l'Union, exécuteur de ces œuvres, jeta le premier tison.

Quelques larmes avaient coulé. Elles furent immédiatement séchées par une formidable lueur -  j'allais dire par l'Eclair - qui surgit. Ce fut terrible et bref.

Justice était rendue. Nous emportâmes quelques reliques, comme de droit. Les plus incrédules été convertis et chacun, exploitant, loueurs, éditeur, comprenant qu’une œuvre de salubrité venait d'être accomplie, rentra joyeux dans Paris.

Pour que l'art cinématographique ne perdit pas ses droits, opérateurs de prises de vues et photographes ordinaires avaient braqué leurs objectifs cependant que, dans l'immense théâtre de l'Eclair, comédiens et comédiennes tournaient nous ne savons pas quelles scènes … succès de demain.

 

 
     
   Pour la mémoire, la conservation, la valorisation de l’histoire et de l’économie de l’industrie du film à Epinay, Cité du Cinéma.  
   

dernière mise à jour :
05 août 2016